
A quand le bruissement des alizés
dans les palmes ?
- les fameux trade winds des Anglais -
Ah, quelle bonne année que cette année-là. En plus j'avais été reçue à mon examen ... Mais voilà, l'horrible mois d'août s'était abattu, comme tous les ans, sur Paris et, cet été-là, il ne s'était pas contenté d'envoyer le boucher et la boulangère en vacances, il avait aussi jeté son dévolu sur mon Red Socks à moi, lequel avait eu la fâcheuse idée de se rendre "en haute montagne". En montagne ! Quelle idée ! Lorsque j'avais appris la nouvelle j'avais, en sortant de chez lui, remonté tristement la Rue Monsieur le Prince et, suite à la vision démoralisante de deux dames plus que fanées prenant un verre ensemble dans un bistrot pouilleux, je m'étais aperçue tout d'un coup que, moi aussi,
j'étais presque vieille malgré mes dix-neuf ans, que j'avais des rides tout plein aux coins des yeux, un cheveu quasiment blanc, le derrière qui tombait et que je ne savais que faire de ma vie. Cela m'avait rendue tellement désespérée que, comme beaucoup de mes semblables en pareilles circonstances, j'étais entrée ab irato dans une brasserie, avais bu toute une grande bouteille brune honnêtement appelée " Mort subite" et, come tous ceux qui se tiennent d'ordinaire loin de l'alcool, avais fini complétement ivre en dansant dans mon salon sur un air de Madonna.
Mais dès le lendemain, j'avais décidé que je me montrerais raisonnable et que, puisque moi je n'avais pas les moyens d'aller "en haute montagne" et que décidément personne ne m'aimait, j'allais m'occuper exclusivement de ma petite personne qui en avait d'ailleurs bien besoin ... muscles mous, cheveux ternes et teint brouillé ... plus que jamais fidèle à la théorie selon laquelle le moral dépend de la forme physique. Red Socks , à son retour, ne pourrait que tomber à genoux devant une si belle apparition.![]()
Et d'abord, plus de tabac. Forte d'une expérience précédente qui avait échoué par excés de sévérité, j'entrepris de réduire progressivement le nombre de cigarettes consommée et cette nouvelle tâche absorba ma pensée. Le meilleur moyen de résister à la tentation du cow-boy sur fond rouge et noir , lui aussi, était encore de le placer hors de portée, pas tout à fait mais presque, de mes mains avides et je me souvins d'un conseil donné par un ami qui avait obtenu de bons résultats en mettant son paquet dans sa boîte à lettres. Je fis de même, cinq étages plus bas. Et bien ,cela ne marchait pas. Ou plutôt cela marchait ferme dans l'escalier, petite gymnastique multi quotidienne qui ne manqua pas d'attirer l'attention de ma concierge bien-aimée, véritable cyclotron à potins, laquelle entendait ma démarche précipitée plusieurs étages à l'avance et me regardait d'un oeil torve farfouiller dans ma boîte dans l'espoir d'y trouver sans doute un pli urgent.![]()
Non, il n'y avait décidément qu'une seule solution : ignorer les débits de tabac, les remplacer avantageusement par "le débit de l'eau, le débit de lait" du toujours en pleine forme Charles Trenet, se doper en lisant des articles anti tabac et, éventuellement en mangeant des cachous, ce que je faisais du matin au soir tout en essayant de chasser la narquoise blonde à filtre qui s'imposait à mon esprit jusque dans les moments les plus inattendus. En même temps que mon appétit accusait un regain d'énergie inhabituel, j'essayais de composer des menus diététiques à base de blanches endives, appris à ne plus m'énerver en épluchant les radis et réussis de succulents desserts que je partageais, non sans mauvaise humeur, avec mes souvenirs devenus soudainement encombrants. Ils s'étaient mués, eux qui avaient été sources de tant de délices, en petits gnomes récalcitrants, casse-pieds, je le sentais bien, et m'énervaient, sans toutefois manifester le désir de me laisser tomber et en paix par la même occasion. Ils m'accompagnaient, traînant la patte, dans mes joggings matinaux, me regardaient d'un air goguenard essayer de toucher le plancher jambes tendue, m'user la peau au gant de crin et ingurgiter des litres d'eau minérale supposée me faire brandir le V de la victoire.
Et tout en courant et en transpirant, je pensais au jour où Red Socks redescendrait de sa montagne, au moment où je lui téléphonerais, où j'oserais ... Ah, la magie du téléphone qui, en quelques secondes, vous fait entendre la voix de l'être aimée, magie de ce monde civilisé dont les aspects parfois angoissants sont largement compensés par les satisfactions d'ordre surnaturel qu'il procure aux âmes simples comme la mienne. Le numéro six ferait instantanément s'élever mon message par la cheminée ; à l'appel du trois, il filerait comme une fusée en direction de la Seine, au deux, il tournerait au dessus du quartier latin ; un zéro et il aurait déjà repéré l'endroit de sa destination près du carrefour de l'Odéon. Encore un chiffre et il pénétrerait dans l'immeuble, disant bonjour au passage à Pierrot le clochard qui faisait toujours la siesste près de la porte d'entrée. L'avant dernier chiffre verrait monter mes espoirs à toute allure d'un étage à l'autre et enfin, au dernier des sept, il sonnerait exactement là où je le désirais ...