Vendredi 13 avril 2007

 


Voici  l'histoire de Red Socks :


   Il avait en guise de chaussures d'épouvantables écrase-merde et, comme il était Parisien tout autant que distrait, il ne les faisait pas mentir et ne manquait jamais de monter l' escalier en crachant et en pestant contre les services de nettoyage, ce qui m'amusait fort, moi qui pensais qu'elles avaient trouvé là leur meilleur usage. Dans ces abominables chaussures se trouvaient invariablement une paire de chaussettes rouges, en coton l'été, en laine l'hiver, auxquelles il assortissait sa cravate, lorsqu'il devait en mettre une pour se rendre à la faculté. Le tout se prolongeait par un pantalon en velours noir qui gardait sa couleur de jais contre vents et bourrasques. Le jeune homme en possédait en effet quelques douzaines qu'on aurait dit achetés en gros dans un surplus américains tellement ils se ressemblaient, tant par la qualité du tissus que par le calibrage de leurs côtes. Lorsque ses étudiants avaient besoin de le retrouver dans la fourmilière qui emplissait les couloirs aux heures de pointe ou le restaurant universitaire en pleine activité masticatoire, ils n'avaient qu'à laisser leurs yeux errer au ras du sol jusqu'à ce qu'ils fussent frappés par l'inévitable contraste "red socks, black pants" et pouvaient alors, sans risque d'erreur, interpeler le maître : Hey, doc !


     C'était bien lui. Sourire empreint de l'indulgence sévère ou de la sévérité indulgente prorpe aux enseignants qui doivent, comme chacun sait, se faire respecter mais sans provoquer la fuite, cheveux impeccablement coiffés, d'un blond qui avait dû être tendre mais s'était rehaussé de reflets plus sportifs, douille de fusil américain autour du cou, témoignage de l'estime de ses disciples outre-Atlantique, mains fines et agiles, voix posée aux nuances graves et parfois traînantes qui pouvait s'envoler des heures durant à la façon des conteurs bretons, il ne semblait pas accorder trop d'importance à sa personne et menait la vie typique du Parisien affairé, avec toutefois le privilège qu'ont ceux qui sont écoutés et respectés.

     Et comment était-il dès que quelqu'un franchissait la porte de son deux pièces, ce quelqu'un n'étant pas bien sûr n'importe qui, sinon il ne l'aurait jamais franchie ? Attentif, prévenant, toujours soucieux du bien-être de son visiteur, en deux mots, "so sweet". Le placard de la cuisine ne manquait pas de purée en flocons, spécial gentil célibataire, qu'il préparait lui-même, cassant habilement deux oeufs et y ajoutant une gobe de beurre. Il animait équitablement les conversations entre son ami de droite et son amie de gauche, celui qui était là-bas au fond, et laissait tranquille celle qui ne voulait pas parler, mettant tout le monde à l'aise. De temps en temps, il lui prenait fantaisie de passionner ce qui devenait un auditoire attentif et racontait ses souvenirs d'anthropologue, du temps où il partait dans la brousse à la recherche des ossuaires perdu, accompagné d'un courageux indigène. Il adorait en effet les os de toutes sortes et toutes provenances qu'il laissait traîner un peu partout dans son appartement et on ne pouvait réprimer un léger frisson lorsqu'on tombait sur un os long égaré entre deux fourchettes ou deux livres.


     Ces détails expliquent que ses amis étaient nombeux et que les soirées se prolongeaient . Il n'était jamais couché avant deux heures du matin et jamais levé après sept heures, occupé tant que le soleil de Paris se laissait deviner, le vaste éventail de ses recherches diversifiait ses heures de travail, le non moins vaste éventail de ses amis de par le monde emplissait sa maison d'échos anglo-américains ou sud-américains. Le champagne jaillissait toujours pour quelque occasion et, lorsqu'il rentrait le soir, un sac du presssing rempli de chaussettes rouges à la main, sa journée ne faisait en quelque sorte que commencer.


     Et moi, que faisais-je dans tout cela ? Je m'intéressais beaucoup à sa personne ou, du moins, son image charmait ma pensée, sa voix dansait devant mes yeux ou j'entendais sa silhouette le soir au fond des bois, ce qui revient au même lorsqu'on en est à ce stade de confusion mentale.  Mes journées se passaient sur les bancs de la faculté d'où je pouvais admirer à loisir l'élu de mes fantasmes, mes soirées à essayer de m'introduire chez lui, dans le cercle de ses amis. C'était moi celle qui ne voulait pas parler ou plutôt qui n'y arrivait pas, tant j'étais subjuguée par sa fabuleuse présence.


    ( La suite pour plus tard ?)



 

Par amarula - Publié dans : habarizaleo
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